Malgré les nouvelles mesures sanitaires qui touchent de près la bibliothèque de Saint-Josse, l’équipe des bibliothécaires poursuit, en interne, le réaménagement progressif des locaux afin de pouvoir vous accueillir au mieux dès que possible.

De même, en attendant avec impatience le moment de pouvoir rouvrir les portes, nous continuons d’engranger pour vous quelques belles et récentes pépites littéraires à découvrir prochainement…

Parmi celles-ci, deux, en particulier, ont retenu notre attention. Deux coups de cœur d’auteurs bruxellois que nous souhaitions mettre en avant.

Avec Le fil des traversées, Anna Ayanoglou signe un premier récit poétique, épuré mais dense, qui nous entraîne vers les pays de la Baltique. Outre le fait que ce premier livre est publié chez Gallimard, ce qui est déjà une belle performance, l’auteure parvient à rendre avec peu de mots l’atmosphère fantomatique de ces pays écorchés, Estonie, Lituanie où elle a vécu et enseigné le français. Des villes qui sont autant de vestiges d’une guerre aussi froide que le climat de la région, là-bas tout au nord de l’Europe. Une belle surprise que ce livre d’Anna Ayanoglou,  née à Paris et qui a posé  ses valises à Bruxelles où elle anime entre autres une émission radio consacrée à la poésie internationale. Pour vous donner une idée, pour voyager un peu en ces temps incertains…

C’était peut-être simplement l’explosion de mai / l’impression de recouvrer la vue, mais ce soir-là / dans les rues de Vilnius noyées sous le feuillage / les époques perlaient de partout, ce qui était resté / toutes les âmes, toutes les vies à plusieurs fonds. 

Né à Liège, Rossano Rosi est, depuis plusieurs années, directeur dans l’enseignement secondaire à Bruxelles. Licencié en philologie classique et romane, l’auteur n’est pas un novice. Avec sept romans et trois recueils de poésie, il a su s’imposer comme une des voix importantes de la littérature belge contemporaine même s’il reste discret et peu médiatisé. Rosi poursuit ainsi une œuvre toute en nuance, balançant entre mélancolie et humour. Ancrés dans le réel, les histoires que distille Rosi bifurquent en général très vite vers l’étrange ou du moins vers une réalité chargée de correspondances qui se télescopent de manière parfois incongrue. Un basculement vers l’absurde que Rosi, en fin connaisseur de Queneau, entretient et avec lequel il joue constamment.

Avec ce dernier livre, Le Pub d’Enfield Road,  paru chez l’éditeur bruxellois Les Impressions nouvelles auquel il reste fidèle, l’auteur nous emmène en Angleterre, dans la banlieue londonienne, sur les traces d’un professeur de lycée proche de la retraite. Raymond Raymont – un nom comme un clin d’œil à Queneau mais aussi aux Dupont d’Hergé, deux initiales R. R. qui sont peut-être d’ailleurs aussi celles de l’auteur lui-même –  accompagne ses étudiants lors d’un voyage scolaire à Londres. La traversée de la ville sera l’occasion pour lui de ranimer les souvenirs d’un précédent voyage dans la capitale, quarante ans auparavant, en compagnie notamment de celle qui deviendra sa femme. Mais très vite, des coïncidences quasi improbables vont réunir présent et passé. Un récit d’une grande exigence littéraire, plein de références jubilatoires qui font immédiatement penser aux films de Jacques Tati. La force de l’écriture de Rossano Rosi réside sans doute là, dans ce mélange d’ironie, de nostalgie et de désinvolture qui sont autant d’ingrédients du monde tel qu’il tourne … c’est-à-dire souvent mal !

Le grand départ avait eu lieu près de vingt-quatre heures auparavant, dans la nuit d’une mi-janvier blafarde et glaciale. Tous criaient, pleins d’excitation ; tous hurlaient leur joie de partir ; tous montaient dans l’autocar en faisant mine de se bousculer sauvagement ; tous se mirent à chanter en chœur des airs, des rythmes ignorés – tout féru de musique qu’il avait été au cours de sa vie – de Raymond Raymont. Et lorsque après avoir passé le barrage douanier de Calais et oublié les silhouettes en guenilles de ces Peaux-Rouges d’un nouveau style alignées le long des crêtes des talus surplombant l’autoroute, il s’était finalement trouvé un coin tranquille à bord du bateau, loin des agglutinements de jeunes… 

Anna Ayanoglou, Le fil des traversées, Paris, Gallimard, 2019, 97 p., ISBN 978-2-07-284427-0

Rossano Rosi, Le Pub d’Enfield Road, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, 2020, 180 p., ISBN 978-2-87449-763-6